Genèse 11.1-9 – Psaume 104.25-35, 37b – Actes 2.1-21 – Jean 14.8-17, 25-27
Le très révérend Bertrand Olivier, Doyen et Recteur
Je suis certain·e que beaucoup d’entre nous connaissent l’histoire de la tour de Babel depuis longtemps, et qu’on nous en a proposé différentes interprétations au fil des ans. Généralement, on raconte que les êtres humains, pleins d’orgueil, ont voulu construire quelque chose de si grandiose qu’ils pourraient rivaliser avec Dieu — et que Dieu, en réaction, est intervenu pour les disperser et brouiller leurs langues.
Mais en relisant ce récit pour me préparer à ce magnifique culte de la Pentecôte, j’ai commencé à me demander d’où viennent vraiment ces interprétations. Car le texte lui-même est plutôt sobre. Il ne parle pas d’orgueil. On y perçoit plutôt un désir naturel de se rassembler, de rester ensemble et de construire une culture commune.
Il n’y a pas non plus, dans ce récit, de colère divine explicite. Dieu semble plutôt observer avec curiosité la manière dont les humains s’organisent, s’unifient, se conforment à une seule culture, qui pourrait — ou non — leur donner de la force. Mais ici, à rebours des interprétations traditionnelles, on peut lire que Dieu poursuit un autre but : non pas une culture uniforme, monochrome, mais plutôt une diversité de langues et de cultures, une mosaïque vivante dans laquelle l’humanité incarne la création divine sous de multiples formes. Une création que Dieu continue d’inspirer et de célébrer.
Dans son livre The Beginning of Difference: Discovering Identity in God’s Diverse World (« Le commencement de la différence : découvrir son identité dans le monde diversifié de Dieu »), le théologien Ted Hiebert, professeur émérite au McCormick Theological Seminary, écrit :
« La différence peut être une source immense d’enrichissement et de croissance — ou bien un prétexte à la haine, à l’exclusion, à la discrimination et à la violence. (…) L’enjeu de la différence est immense. »
Pour lui, la manière dont on choisit de lire ces récits fondateurs dans la Genèse est cruciale, dans un monde de plus en plus polarisé, fragmenté, où la discrimination raciale, la peur des immigrant·e·s et des réfugié·e·s, la haine politique et même religieuse prennent de l’ampleur. Un monde où les différences religieuses nourrissent aussi l’antisémitisme, l’islamophobie, et même des querelles entre chrétien·ne·s.
Alors, en ce jour de Pentecôte — ce mot grec signifiant « cinquantième jour après Pâques », qui est aussi le jour de la fête juive de Shavouot — fête inclusive et diversifiée des moissons, marquant aussi le don de la Torah au Mont Sinaï — nous sommes rassemblé·e·s pour célébrer le don de l’Esprit Saint, accomplissement des paroles de Jésus avant son départ de ce monde.
Aujourd’hui, c’est aussi l’anniversaire de l’Église !
Car c’est ce jour-là que les apôtres se sont vraiment mis en marche, prenant parole, enseignant, guérissant, construisant des communautés — un élan qui se poursuit jusqu’à nous.
Ce jour-là, ils ont été fortifié·e·s d’une manière spectaculaire : par des langues de feu descendant sur leurs têtes — non pas un feu destructeur, mais une flamme divine, semblable à celle qui brûle dans le buisson ardent, sans le consumer.
Un jour où, tout à coup, ils réalisent que non seulement Jésus leur a confié sa mission, mais qu’ils et elles peuvent réellement faire ce qu’il leur a demandé. Ils découvrent en eux-mêmes les dons nécessaires pour rendre leur foi vivante, pour la transmettre. À commencer par cette capacité nouvelle : parler aux gens de toutes cultures, dans toutes les langues, afin de créer une communauté humaine qui transcende les différences dans l’amour, et qui s’épanouit en accueillant l’autre dans sa différence.
Aujourd’hui, c’est aussi le jour où Pierre rappelle à toutes et tous, par les paroles du prophète Joël, que Dieu a dit :
« Je répandrai mon Esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos anciens auront des songes. »
Dans un monde où tant de rêves sont brisés, quelle promesse ! Et comment cette promesse résonne-t-elle pour celles et ceux qui sont baptisé·e·s aujourd’hui, qui naîtront de nouveau par l’eau et l’Esprit Saint ? Et pour nos candidat·e·s à la confirmation, qui vont affirmer publiquement leur foi et recevoir le sceau de l’Esprit dans l’onction épiscopale ? Et pour celles et ceux qui sont reçu·e·s aujourd’hui dans l’Église anglicane, lorsqu’on comprend que le but n’est pas la fragmentation, mais l’unité en Christ par l’Esprit ?
C’est un jour rempli d’émotion pour elles et eux — et aussi pour nous, car nous sommes rappelé·e·s à notre propre vocation : faire partie de cette grande nuée de témoins appelés à bâtir le Royaume et à vivre selon les commandements de Dieu.
Cela peut sembler flou — et c’était aussi le cas pour les disciples ! Mais la réponse de Jésus à Philippe nous donne un éclairage précieux :
« En vérité, en vérité, je vous le dis, celui ou celle qui croit en moi fera aussi les œuvres que je fais, et même de plus grandes encore, parce que je vais vers le Père. »
Et encore :
« Tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai. »
Ici, au cœur de Montréal, entouré·e·s de tours de verre et d’acier, non pas bâties pour la communauté, mais pour honorer les dieux du commerce et de l’individualisme, les tâches que Jésus nous confie peuvent paraître écrasantes.
La vie urbaine ne soutient plus vraiment les communautés. Elle les fragilise, en nous transformant plutôt en consommateurs, en données à exploiter.
Et pourtant — c’est en ville que le christianisme s’est développé au cours des premiers siècles. Car les premières communautés chrétiennes ont vécu pleinement selon l’exemple que Jésus leur avait donné.
Mettre les biens en commun, prendre soin les un·e·s des autres, mais aussi de celles et ceux dont personne ne voulait s’occuper — nourrir la veuve, l’orphelin, la personne pauvre, enterrer les mort·e·s que nul n’accompagnait. On remarquait combien leur mode de vie était différent, même jusqu’à chanter leur foi face à la mort, dans les amphithéâtres de Rome et d’ailleurs.
C’est le don de l’Esprit Saint qui leur a donné cette force, ce courage, cette créativité et cette persévérance pour vivre de manière à attirer les autres — non par le prosélytisme, mais par l’exemple d’un amour concret, vécu au nom du Christ.
Aujourd’hui, nos candidat·e·s au baptême, à la confirmation et à la réception dans l’Église affirment leur désir de marcher dans ces pas — comme nous l’avons fait — pour contribuer, elles et eux aussi, à faire advenir le Royaume de Dieu ici et maintenant.
Ce chemin n’est pas de tout repos. Et si l’Esprit fournit ce dont nous avons besoin, il n’est pas bon de faire cette route seul·e. C’est pourquoi il est essentiel de reconnaître que la communauté de l’Église, rassemblée ici, s’engage elle aussi à vous soutenir, à vous entourer, vous les candidat·e·s, dans les besoins et les défis que vous rencontrerez en discernant, jour après jour, qui Dieu vous appelle à être et quelle est votre place dans l’œuvre du Royaume.
Aujourd’hui, nous nous réjouissons et nous rendons grâce que l’Esprit Saint continue de nous inspirer, et qu’il appelle encore de nouvelles personnes à entrer dans la communion vivante du Christ ressuscité.
Amen.
