5 avril 2026 – Pâques
Jeremie 31:1-6; Psaume 118:1-2, 14-24; Hebreux 10:16-25, 13-17; Mathieu 28:1-10
Le très révérend Bertrand Olivier, Doyen et Recteur
Il y a quelques semaines, j’ai eu l’occasion de parler sur Zoom avec un prêtre ukrainien, le père Ihor, qui exerce son ministère à une cinquantaine de kilomètres de la ligne de front dans la guerre avec la Russie.
« C’est un endroit dangereux où vivre », m’a-t-il dit.
Et pourtant, au premier abord, son ministère semble presque ordinaire : des rencontres de prière, de la musique, l’enseignement aux enfants, l’accompagnement des familles.
Mais ensuite viennent les histoires.
Une jeune mère dont le mari est porté disparu au combat.
Un jeune homme de vingt ans parti se battre.
Des familles qui ont tout perdu, vivant désormais dans des écoles ou des salles communautaires.
Et malgré tout — dit-il — leurs visages sont lumineux.
L’espérance demeure.
Je lui ai demandé : « Comment prêcher Pâques au cœur d’une guerre ? »
Il a marqué une pause, puis il a répondu simplement :
« La croix n’était pas la fin. Jésus est vivant. Ce n’est pas la fin. »
Puis il a ajouté quelque chose d’essentiel :
bien souvent, ce ne sont pas les mots qui comptent.
C’est la présence.
Une étreinte.
Un silence partagé.
Vendredi saint, nous étions au pied de la croix.
Nous avons entendu à nouveau ce cri :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Et nous avons reconnu que le monde dans lequel Jésus est mort n’est pas si différent du nôtre.
Un monde où la violence est normalisée, où le pouvoir écrase les plus vulnérables, où les vies humaines sont comptées, réduites, oubliées.
Aujourd’hui encore, ce monde est devant nous.
Dans la souffrance des peuples en Iran.
En Palestine.
Au Soudan.
Au Yémen.
Dans le Golfe.
En Haïti.
Partout où la guerre déchire les familles,
où la peur devient l’air que l’on respire,
où les innocents portent le poids de décisions prises ailleurs.
Et plus près de nous encore
Dans les exclusions silencieuses de notre propre société.
Dans ce malaise qui transforme la différence en suspicion.
Dans des lois comme la loi 9,
et dans un climat plus large où des signes visibles de foi —
un foulard, un symbole, une manière d’être —
peuvent faire sentir à quelqu’un qu’il ou elle n’a pas tout à fait sa place.
Là aussi, la croix est présente.
Dans la vie des femmes qui portent à la fois le deuil et le poids des attentes.
Dans celles et ceux qu’on repousse aux marges parce qu’ils sont différents.
Dans tous ceux et celles à qui l’on fait comprendre, subtilement ou explicitement :
il n’y a pas de place pour toi ici.
Et c’est dans ce monde — ce monde bien réel —
que vient Pâques.
Non pas comme une échappatoire.
Non pas comme un déni.
Mais comme une proclamation saisissante, dérangeante :
ce n’est pas la fin.
Les femmes se rendent au tombeau, porteuses de leur deuil.
Elles n’attendent pas la résurrection.
Elles viennent pour pleurer.
Elles rencontrent l’ange.
Elles courent — et puis elles rencontrent Jésus.
Et que font-elles ?
Elles saisissent ses pieds.
Les mêmes pieds qui avaient été oints d’un parfum de grand prix.
Les mêmes pieds qui ont parcouru les routes poussiéreuses.
Les mêmes pieds qui ont été transpercés.
Ce n’est pas un autre Jésus. C’est le crucifié — vivant.
Comme nous le rappelle Rowan Williams,
la résurrection n’est pas le moment où Dieu passe à autre chose que la croix.
C’est Dieu qui nous y renvoie.
Dieu qui dit : C’est ici — dans ce corps blessé — que je suis.
Le Christ ressuscité n’est pas une figure glorieuse, lisse et intacte. Il est reconnu à ses blessures.
Parce que l’amour révélé sur la croix
l’amour qui se donne,
l’amour qui demeure auprès des abandonnés,
l’amour qui refuse de se détourner
cet amour ne change pas à Pâques.
Il continue.
Il n’y a pas de détour possible autour de la croix
vers une version plus confortable de l’amour divin.
La vie ressuscitée du Christ est la même vie
qui a été donnée sur la croix.
Et c’est là que naît la communauté.
La croix n’est pas seulement un événement.
C’est une alliance.
Une alliance indestructible entre Dieu et l’humanité,
rendue visible dans un peuple. Un peuple qui choisit de se tenir là où le Christ se tient.
Dans le baptême, nous entrons dans sa mort.
À la table, en partageant le pain et le vin, nous partageons sa vie.
Nous devenons, ensemble, le corps du crucifié et du ressuscité.
Un corps blessé. Un corps vivant.
Ce qui veut dire ceci :
Si le Christ est présent dans son corps blessé,
alors il est présent partout où le monde est blessé.
Dans le deuil d’une mère en Ukraine.
Dans la peur d’un enfant à Gaza.
Dans la faim d’une famille au Soudan.
Dans l’incertitude d’une personne réfugiée.
Dans la solitude silencieuse de quelqu’un qui se sent exclu ici même, à Montréal.
Et si nous sommes son corps — alors c’est là que nous sommes appelés à être.
Sans nous détourner. Sans chercher à expliquer trop vite.
Mais en restant là.
Avec présence, avec compassion, avec courage.
Alors la question pour nous, en ce jour de Pâques, n’est pas abstraite. Elle est profondément concrète.
Où nous tenons-nous ?
Restons-nous à distance sécuritaire de la croix —
ou sommes-nous prêts à nous tenir auprès des crucifiés de ce monde ?
Voulons-nous une résurrection qui efface les blessures —
ou sommes-nous prêts à reconnaître le Christ ressuscité au cœur même de ces blessures ?
Osons-nous devenir une communauté
où celles et ceux qui se sentent exclus
trouvent non pas la méfiance, mais l’accueil,
non pas la peur, mais une véritable appartenance ?
Car la résurrection n’efface pas les cicatrices.
Elle les transfigure.
Elle proclame que la violence n’a pas le dernier mot.
Que l’exclusion n’a pas le dernier mot.
Que la mort elle-même n’a pas le dernier mot.
Et ainsi, nous revenons au père Ihor.
Au cœur de la guerre,
lui et sa communauté continuent.
Ils se rassemblent.
Ils prient.
Ils chantent.
Ils se soutiennent les uns les autres.
Devenant, de la manière la plus fragile et la plus réelle qui soit, le corps du Christ. Un corps marqué par les blessures et vivant d’espérance.
En cette fête de Pâques, nous sommes invités à entrer dans ce même mystère.
À nous tenir là où le Christ se tient.
À le reconnaître dans les blessés.
À devenir son corps dans le monde.
Et à offrir, parfois par des mots,
mais bien souvent simplement par nos vies
une étreinte,
un silence partagé,
une espérance tenace et lumineuse
que même ici,
même maintenant,
ce n’est pas la fin.
Joyeuses Pâques.
Amen.
