Comment dépasser l’état d’être brisé ?

12ème dimanche de la Pentecôte

2 Sam 18:5-9, 15, 31-33 ; Ps 130 ; Éphésiens 4:25–5:2 ; Jean 6:35, 41-51

La Rev. Dre. Deborah Meister


J’ai passé la majeure partie des années 1990 à vivre malheureuse à Los Angeles, où je travaillais d’arrache-pied à une thèse. LA est une ville connue pour sa vie nocturne, mais ce qui me fascinait, c’était le rituel qui se déroulait tôt le matin. Il y avait un quartier de Sunset Boulevard dominé par d’immenses clubs de danse gay. Le soir, ce quartier débordait de vie, mais si vous passiez par là un dimanche matin, vous découvriez une scène beaucoup plus paisible : des groupes d’hommes assis à des tables de café, prenant un café et leur petit-déjeuner, souvent avec un livre ouvert sur la table. Il m’a fallu longtemps pour comprendre que ces livres étaient des Bibles. Ces hommes étaient chrétiens, ou du moins, ils se sentaient attirés par Jésus, et pourtant ils avaient été si mal accueillis dans les églises qu’ils étudiaient les Écritures et prenaient un café avec Jésus tout seuls. En tant que personne également attirée par Jésus, mais pour qui le comportement des chrétiens était devenu un obstacle insurmontable, j’ai ressenti une sorte de parenté : lele club des personnes qui aimaient Jésus mais qui n’avaient pas été aimées par l’Église.

Ils ne sont pas les seuls. C’est la semaine de la fierté à la cathédrale, qui a commencé par notre service annuel de la fierté dimanche dernier et qui se poursuivra aujourd’hui avec une délégation de notre congrégation qui nous représentera au Défilé de fierté. Cette semaine, nous célébrons la vérité selon que l’amour de Dieu ne connaît pas de limites, que Dieu a créé et aime chaque être humain, qu’aucun d’entre nous n’est hors de portée de la grâce et qu’aucun d’entre nous n’est si bon qu’il ou elle n’en a pas besoin.  Nous nous souvenons que Jésus est venu, non pas pour juger, mais pour ouvrir les portes de la miséricorde à tous ceux et toutes celles qui avaient été condamnés comme inadéquats, profanes, brisés ou autres. Proclamer cette vérité est un acte de grand amour ; vivre cette vérité est le chemin de la sainteté – et pourtant, trop souvent, l’Église a rendu ses portes trop étroites pour que bien des personnes puissent y entrer. Et pour ceux qui ont été traités avec mépris ou exclus, il ne suffit pas d’être gentil aujourd’hui. Pour vivre la grâce de Dieu – pour la vivre vraiment – nous devons poser et incarner une question différente : Comment dépasser l’état d’être brisé ? Comment passer du territoire de notre douleur au lieu de notre appartenance ?

C’est la question centrale du psalmiste aujourd’hui, qui appelle Dieu depuis les profondeurs d’un sol aride où la seule action possible est l’attente : “J’attends le Seigneur, mon âme l’attend, mon espérance est dans sa parole. Mon âme attend le Seigneur, plus que les sentinelles du matin, plus que les sentinelles du matin”. C’est aussi la question qui est au centre de la magnifique autobiographie de Raynor Winn, Le chemin du sel (The Salt Path), dans laquelle l’auteur raconte sa propre histoire de la mort et de la renaissance. Au début du livre, elle et son mari perdent la ferme qui était leur maison et leur gagne-pain, l’endroit où ils avaient élevé leur famille pendant près de trente ans. En regardant l’avis d’expulsion, en réalisant qu’ils n’avaient pas ni d’argent, ni de moyens d’en gagner, ni d’endroit où aller, ils pensaient avoir touché le fond, jusqu’à ce que, au milieu de la dernière vague d’emballage, le mari a reçu un diagnostic de maladie en phase terminale. C’est làqu’ils ont touché le fond.  Sans aucun moyen d’avancer, ils se sont frayé un chemin: ils ont trouvé juste assez d’argent pour acheter une tente et des sacs à dos, et se sont lancés dans une randonnée sur le Sentier côtier du sud-ouest de l’Angleterre, toute sa longueur de mille kilomètres (630 miles). Après tout, dormir dans la rue, c’est être sans-abri, mais dormir dans une tente sur un sentier, cela peut passer pour normal.  Comme s’ils avaient une place à part.

Pas à pas, fatigués, affamés, froids, mais portés par la beauté qui les entoure, ils ont lentement repris vie. Ils ont suivi le chemin du sel – le chemin des larmes – et l’ont trouvé le chemin de la renaissance. Dans l’enseignement chrétien, ce chemin de sel est appelé “la grâce”. C’est la force qui vient lorsque nos propres forces sont épuisées, l’espoir qui nous permet de respirer même lorsque tout espoir terrestre a disparu, les miettes qui nous nourrissent – nous ne savons pas comment – jusqu’à ce que nous soyons assez forts pour affronter à nouveau le monde.

Il y a eu un moment dans la vie du prophète Élie où il a dû fuir la colère d’une reine. Seul dans le désert, traqué comme une proie, il se coucha sous un arbre et pria pour mourir. Mais un ange du Seigneur vint à lui et lui dit : “Lève-toi et mange”. Il mangea le pain fourni par l’ange et dormit ànouveau ; puis l’ange revint et dit : “Lève-toi et mange, sinon le voyage sera trop dur pour toi.” Et dans la force de ce tendre don, Elie marcha quarante jours jusqu’à la montagne où il verrait Dieu. (I Rois 19:5-7)

Que pensez-vous de cela ? Pouvez-vous vous souvenir des fois où un ami ou une personne inconnue vous a donné cette nourriture, la nourriture de la gentillesse qui soutient et qui vous permet de continuer à avancer ? À l’église, nous parlons beaucoup de la manne, le pain tombé du ciel, mais dans notre vie quotidienne, la manne ressemble à des actes de gentillesse ordinaires. Pas un miracle, mais la personne qui vous apporte de la nourriture lorsque vous êtes malade, qui vous envoie quelques dollars lorsque vous êtes étudiant, qui s’occupe de vos enfants lorsque vous êtes au bout du rouleau, qui nettoie votre maison parce qu’elle sait que vous vous occupez de quelqu’un d’autre et que vous n’avez pas le temps de le faire vous-même. Je peux citer pratiquement toutes les fois où quelqu’un m’a témoigné ce type de gentillesse ; je suis sûr que vous le pouvez aussi.

Cette bonté est la clé de voûte de l’Église décrite dans l’épître aux Éphésiens, lorsque saint Paul dit : “Éloignez de vous toute amertume, toute colère, toute dispute, toute calomnie et toute malice ; soyez bons les uns envers les autres, tendres, vous pardonnant mutuellement, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme des enfants bien-aimés, et vivez dans l’amour, comme le Christ nous a aimés”. (Eph 4, 31-32) Vous voyez, la transformation de nos vies se fait par la grâce, mais son fruit est la joie – une joie qui fait de nos vies un signe pour ceux et celles qui nous entourent que, quelles que soient nos luttes, il y a encore de la bonté dans ce monde, de la bonté dans le cœur des gens, une lumière qui nous fait avancer et nous attire.

En 1989, alors que ces hommes étudiaient leur Bible sur Sunset Boulevard, les membres de l’église que je rejoindrais plus tard travaillaient avec une nouvelle start-up, Project Angel Food (Le repas des anges), pour préparer et apporter des repas aux personnes mourant du SIDA. Souvent, ces hommes étaient seuls ; leurs propres familles ne voulaient pas les accueillir, mais ce groupe d’étrangers était déterminé à être une force d’amour dans leur monde. Comme leurs patients ne pouvaient pas venir à l’église, les bénévoles leur ont apporté l’église : non pas la doctrine et les leçons, mais le pain vivant de l’amour donné à ceux qui s’étaient crus hors de portée du regard de l’amour.

C’est ça que voulait dire Jésus quand il a dit : “Je suis le pain de vie. Quiconque vient à moi n’aura jamais faim, et quiconque croit en moi n’aura jamais soif.” (Jean 6:35). Il voulait dire qu’il était le pain et le signe pour tous les gens désordonnés, confus et parfois perdus de ce monde. Ceux qui savent que nous ne sommes pas parfaits. Ceux qui luttent pour être ce qu’ils pensent être. Ceux à qui l’on a dit que nous n’étions pas les bienvenus.

C’est peut-être la raison pour laquelle ses auditeurs réagissent d’une manière si étrange. Au lieu de dire “Il est fou” ou de poser des questions, ils ont commencé à réciter sa généalogie – essentiellement en proclamant leur appartenance. Ils sont les bons, les saints, les vrais, ceux qui connaissent Jésus depuis qu’il était tout petit – pas ceux qui ont tellement faim d’espoir qu’ils sont prêts à manger le pain de vie.

Le pain de vie est petit, sec et improbable. Il évoque notre besoin, pas notre suffisance. Il nous demande d’ouvrir notre cœur, et non de nous reposer sur un semblant de suffisance. Elle nous vient d’un peuple fugitif qui fuit l’esclavage à travers un corps brisé sur une croix ; elle n’a rien de sûr, de sain ou de prévisible. C’est l’énergie sauvage de Dieu qui coule dans nos corps ; la faim de Dieu qui nous pousse à franchir les portes d’une cathédrale, peut-être pour la première fois ; la gorgée de vin partagée avec des étrangers qui les transforme en amis.

Et nous sommes son véritable foyer.  Nous sommes les vaisseaux, brisés et en voie de guérison. Pas tous en même temps, mais doucement, encouragés par un millier de petits actes d’amour. Comme des animaux timides qui sortent de leur tanière, nous émergeons, une fois de plus, vers la lumière. Pour découvrir qu’elle a toujours été là, et toujours pour nous. Pour nous, à nos côtés, de la manière la plus profonde que l’on puisse imaginer.  Just’à ceque nous pouvons dire, avec le poet Seamus Heaney :

C’est un vent heureux
qui m’a amené ici. Je pars
A moitié prêt à croire
Qu’une confiance infirme peut marcher
Et la rime à moitié vraie est l’amour.   (“The Cure at Troy”)

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