Se voir les uns les autres comme faisant partie de la même histoire

Célébration du patrimoine des personnes noires

Jérémie 29, 4-7. 11 Actes 8, 26-39 Luc 10, 25-2

La Rev. Dre. Deborah Meister


Bonjour ! C’est un honneur d’être avec vous aujourd’hui pour cette belle célébration. Ma famille n’est pas douée pour les célébrations, et j’ai donc profité du fait que la première paroisse que j’ai servie en tant que prêtre se trouvait en Alabama. Quoi que vous ayez pu entendre sur le Sud américain, les habitants de l’Alabama savent comment faire la fête ! Si vous allez chez quelqu’un, il sort la bonne porcelaine. Lors d’un repas à l’église, il y a des fleurs sur chaque table et plus de plateaux de nourriture délicieuse que vous n’en avez vu dans votre vie. Cette communauté m’a appris que la célébration est intrinsèque à l’amour : nous célébrons les gens (ou Dieu) pour leur montrer que nous les aimons – qu’ils comptent tellement pour nous que nous sommes prêts à acheter les fleurs, à faire un gâteau, à organiser une fête, à bouleverser notre vie pour leur faire savoir qu’ils comptent pour nous. C’est pourquoi, au cas où vous vous poseriez la question, quelqu’un qui me ressemble prêche aujourd’hui. Le comité d’organisation a été clair : on ne fait pas sa propre fête d’anniversaire. Les célébrations se produisent lorsque quelqu’un d’autre veut vous fêter.

C’est avec humilité que j’ai accueilli la confiance du comité de planification qui m’a invité à m’adresser à vous. C’est également intimidant ; je ne me sens pas à la hauteur de ce rôle, et il n’a pas été facile de trouver quoi dire. Cela m’a obligé à me débattre avec des questions fondamentales : Qui suis-je pour être ici ? Suis-je une représentante des Blancs de ce diocèse ? Suis-je ici en tant qu’allié, membre du groupe de travail sur la lutte contre le racisme ? Suis-je une immigrée parmi les immigrées ?  Une chrétien, membre d’une communauté que je suis fière d’appeler la mienne ? Qui est mon “nous” dans cette salle ?

C’est un peu comme essayer de se tenir debout sur des sables mouvants, et je soupçonne que ces questions ne sont pas difficiles uniquement pour moi. En fait, je pense que nous pourrions les partager. Il n’est pas évident que quelqu’un qui me ressemble doive faire le lien avec l’héritage des Canadiens noirs ou des Anglicans noirs. Il n’est même pas évident comment les anglicans noirs devraient se situer les uns par rapport aux autres. Il n’est pas évident, par exemple, qu’un ingénieur venu d’Haïti ou du Rwanda pour construire une vie meilleure, peut-être après avoir attendu des années la permission de venir, puisse participer à l’héritage d’une personne qui a eu la même couleur de peau que lui, mais qui a été amenée ici enchaînée. L’identité est compliquée ici à Quebec, ou nos efforts à construire un “nous” ne sont pas toujours accueillies favorablement.
Mais quelle que soit notre apparence, nous sommes tous et toutes débiteurs de nos ancêtres noirs dans la foi.  Nous avons hérité de l’œuvre de leurs esprits, de leurs cœurs, de leurs mains et de leurs vies. Je ne suis pas sûr que l’Église le comprenne assez clairement. La façon dont la théologie et l’histoire de l’Église sont enseignées au séminaire donne l’impression que le christianisme s’est répandu vers l’est, de Jérusalem à Rome, puis en Europe, et enfin, au cours des derniers siècles, en Afrique et dans les îles par l’intermédiaire des missionnaires européens. Mais ce n’est pas vrai. Le christianisme s’est répandu en Afrique à peu près au même moment où saint Paul parcourait le Moyen-Orient ; ces deux régions constituaient le grenier à blé de l’Empire romain. Simon de Cyrène, l’homme qui a porté la croix de Jésus, venait de Libye. Les fondements de notre théologie ont été posés par Paul et par Augustin d’Hippone, un Berbère originaire de l’actuelle Algérie. Aujourd’hui encore, que l’on soit d’accord ou non avec Augustin, il est le théologien que l’on ne peut ignorer. Le monachisme est né en Palestine et en Égypte ; il s’est ensuite répandu dans les îles britanniques vers le IIIe siècle, où il a donné au christianisme celtique la conception de la sainteté qui est toujours la nôtre en tant qu’anglicans. Ainsi, lorsque nous honorons l’héritage noir, nous ne rendons pas seulement hommage aux personnes qui ont été converties par des missionnaires britanniques il y a quelques siècles (aussi honorables soient-ils). Nous honorons les personnes qui ont construit le foyer spirituel dans lequel nous vivons.

Nous rendons également hommage aux personnes qui ont construit notre maison terrestre.  Pouvez-vous imaginer le Canada sans les chemins de fer ? Montréal sans le jazz ? Sans Oscar Peterson ? Sans Carrifiesta?  (Désolé! Nous n’avons plus besoin d’imaginer cela.) Pouvez-vous imaginer la pandémie sans les médecins et les infirmières du monde entier qui soignaient les malades et s’occupaient des personnes âgées, ou sans les travailleurs dits essentiels qui ont dû risquer leur propre santé pour le bien de la communauté ? La présence des Noirs sur ces terres remonte à la fondation du Québec : L’interprète de Samuel de Champlain, Matthieu de Costa, était un homme d’origine africaine. Nous ne serions pas ici au Québec – aucun d’entre nous – sans les contributions de la communauté noire, pas plus que nous ne serions chrétiens sans les fondements de notre foi posés par nos prédécesseurs africains. C’est pourquoi nous mettons l’accent sur le patrimoine noir aujourd’hui : non pas parce qu’il s’agit d’un élément étranger à l’anglicanisme ou au Québec, mais parce qu’il a été tissé dans la tapisserie de nos vies depuis toujours, si seulement nous avions des yeux pour le voir.

Nous avons besoin d’yeux pour voir. Si certains d’entre nous ne connaissent pas ces histoires, c’est parce que nous ne les avons pas racontées. Les histoires que nous racontons sont façonnées par les questions que nous posons, et une question que nous n’avons pas réussi à poser est fondamentale pour notre foi : Qui est notre prochain ? Non pas en termes spirituels exaltés du type “à qui suis-je appelé à apporter Jésus aujourd’hui ?”, mais dans le sens quotidien de la curiosité humaine.  Hé, voisin, j’aimerais mieux te connaître. Quelle est votre histoire ?  Qu’est-ce que vous craignez, rêvez, aimez ? Ces questions nous apprennent non seulement à être des voisins, mais aussi à devenir des amis.

Bien que la solidarité soit une valeur fondamentale au Québec, ce territoire a été habité par des solitudes trop nombreuses pour être dénombrées. En raison de l’histoire enchevêtrée entre les colons et les Premières nations, ou entre ceux dont la première ou la seule langue est l’anglais et ceux dont la première ou la seule langue est le français (ou quelque chose d’autre), nous avons eu l’impression qu’il n’était pas très sûr d’entrer en relation avec les personnes qui nous entourent.  En effet, l’accent mis sur la langue a parfois rendu difficile le fait même de se voir les uns les autres – non pas comme des membres de notre “équipe” ou d’une autre équipe, mais comme des personnes – des personnes créées à l’image de Dieu, chacune avec sa propre individualité, sa propre culture, son propre héritage.

Ce type de complexité historique et culturelle constitue la matrice de l’histoire de Philippe et de l’eunuque éthiopien, qui nous montre une meilleure voie. Il convient de noter, pour commencer, que l’Éthiopien n’est même pas nommé dans le texte. S’il l’avait été, il aurait dû être reconnu comme le premier païen converti au christianisme, apparaissant deux chapitres entiers avant Corneille. Le fait que son nom ne soit pas mentionné suggère l’extrême ambivalence concernant son identité, même à l’époque biblique. Je n’ai pas le droit de le nommer, mais je ne veux pas non plus avoir à l’appeler “l’eunuque” ou “l’Éthiopien” encore et encore – comme s’il pouvait être réduit à sa nationalité ou à son corps -, alors juste pour aujourd’hui, je vais l’appeler Alimayu, un nom éthiopien qui signifie “en l’honneur de Dieu”.

Il nous est difficile, avec plus de deux mille ans de recul, de nous rendre compte de l’improbabilité de cette rencontre ! Philippe était un homme pauvre, un disciple juif de Jésus. En tant que Juif, il n’était pas censé parler aux païens, et surtout pas aux eunuques, qui étaient considérés comme coupés du peuple de Dieu.  “Alimayu” était un homme riche et puissant, trésorier de la reine d’Éthiopie, un homme qui, sur terre, avait presque tout, mais qui cherchait la foi. Il revenait du temple de Jérusalem, où il était allé prier, ce qui signifie qu’il venait de subir un grand rejet. Les païens n’avaient pas le droit d’entrer dans le Temple ; même avec son rang élevé, “Alimayu” se serait retrouvé, après un voyage de 3 000 km, debout dans le parvis extérieur, priant vers un mur de pierre, alors qu’un homme tel que Philippe aurait pu simplement entrer en flânant.

Pourtant, lorsque ces deux hommes se rencontrent, l’Esprit de Dieu ouvre un chemin et ils peuvent se voir l’un l’autre comme faisant partie de la même histoire : L’histoire de Dieu. Ils se sont accueillis l’un l’autre non pas avec crainte, mais avec curiosité et le cœur ouvert. Lorsque Philippe rencontre “Alimayu”, l’Éthiopien est en train de lire un passage du prophète Isaïe.  Quelques versets avant les mots que nous entendons, “Alimayu” aurait lu : “Il était méprisé et rejeté par les autres, homme de douleur et habitué à la souffrance… et nous le tenions pour rien” (Is 53,3).  Et en tant qu’eunuque, il avait subi une intervention chirurgicale qui aurait handicapé son beau corps en vieillissant, déformant ses os et lui causant d’énormes douleurs. Lorsque l’Éthiopien demande : “De qui parle le prophète ?”, il se peut qu’il ait vu dans ces mots une image de lui-même. Et lorsque Philippe lui a présenté Jésus, “Alimayu” a peut-être vu un Sauveur qui lui ressemblait – quelqu’un qui savait ce que c’était que de vivre dans sa peau. Aussi, lorsque l’eau apparaît miraculeusement dans le désert, il s’écrie : “Regarde ! Il y a de l’eau ! Qu’est-ce qui m’empêche d’être baptisé ?”

Qu’est-ce qui devait l’empêcher ?  La Torah, la loi juive et deux mille ans de tradition! Et pourtant, sans hésiter, Philippe prend tout ce lourd fardeau de division et l’écarte hors du char. Là où la tradition et la loi religieuse lui ont appris à voir un étranger, quelqu’un de différent et rituellement impur, Philippe choisit de voir un voisin, un compagnon de recherche, une personne créée à l’image de Dieu. Chacun de ces deux hommes a pris un étranger et l’a considéré en tant que frère.

L’Éthiopien et Philippe ont choisi — non pas de regarder au-delà de la différence, comme si elle n’avait pas d’importance — parce qu’elle est là, et qu’elle a de l’importance — mais de regarder àtravers elle jusqu’à la vérité de notre unité essentielle en Christ.  Notre bien-aimé profond et immuable, qui fait de la place à tous les autres bien-aimés.  À quoi ressemblerait Montréal, à quoi ressemblerait ce diocèse, si nous pouvions faire de même ? Si nous pouvions nous débarrasser du carcan de l’histoire et bâtir une communauté dans laquelle chacun de nous pourrait venir à la table en apportant tout ce qu’il ou elle est, en offrant son héritage, sa foi, ses langues et le travail de ses mains et de sa vie comme des dons divins qui méritent d’être vus, nommés et reçus ?

Créer cette table d’accueil, la garnir de pouding chomeur et de pâté chinois, de poulet créole et de chèvre au cari, de riz et de pain, pourrait ouvrir tout un monde de possibilités. Elle pourrait permettre à de nouvelles conversations d’avoir lieu – des conversations au cours desquelles la solidarité pourrait devenir réelle.  Cela pourrait nous permettre de nous interroger les uns sur les autres, d’apprendre à connaître la vie, la foi et les espoirs des uns et des autres.Nous pourrions peut-être nous inquiéter un peu moins de savoir quelles églises vont réussir et rêver un peu plus à ce que nous pourrions devenir si nous nous considérions comme étant tous dans le même bateau. Nous pourrions nous demander ce que signifie être un diocèse à l’image de Jésus : prendre en main notre avenir et décider ensemble des communautés et des lieux qui ont besoin de notre présence, quoi qu’il en coûte pour que nous soyons là.  Nous pourrions découvrir en nous-mêmes, comme l’ont fait Philippe et “Alimayu”, le courage et la générosité de dépasser nos communautés parallèles pour entrer dans la joie pentecostale du Royaume de Dieu.

Ainsi, je vous demande aujourd’hui, comme je pense que Dieu le demande à chacun d’entre nous chaque jour,

Allons-nous nous réunir à la rivière,
là où les pieds des anges brillants ont marché,
avec ses eaux limpides qui coule à jamais
près du trône de Dieu ?

Oui, nous nous rassemblerons à la rivière,
La belle, la magnifique rivière,
Réunissons-nous avec les saints à la rivière
Qui coule près du trône de Dieu.

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