Le Troupeau Hétéroclite de Dieu et l’Église de l’Étranger

Pentecôte 3

Exode 19:2-8a; Psaume 100; Romains 5:1-8; Matthieu 9:35–10:23 

Le très révérend Bertrand Olivier, Doyen et Recteur


Nous nous rassemblons ce matin dans un édifice de pierre et de vitraux, un lieu où l’histoire est gravée dans le mortier et où le silence repose sur les poutres. Il est facile, en regardant autour de nous, de sentir le poids de la tradition, de voir l’Église comme cette magnifique structure, sûre et établie. Mais aujourd’hui, l’Esprit nous invite à sortir de ces murs et à poser une question radicale : Qui sommes-nous vraiment ?

Notre lecture de l’Évangile selon Matthieu chapitre 9 nous place devant Jésus, las et compatissant, parcourant villes et villages. Il voit les foules — harassées et désemparées, comme des brebis sans berger. Puis, il se tourne vers ses disciples. Qui sont-ils ? Ils ne sont ni un comité de théologiens, ni un conseil d’administration poli. Ils sont une troupe hétéroclite. Il y a Simon le Zélote, un révolutionnaire politique qui aurait pu tuer pour sa cause ; Matthieu le collecteur d’impôts, un collaborateur des occupants romains, méprisé par son propre peuple ; des pêcheurs aux mains rudes et aux tempéraments volcaniques.

Ils étaient étranges les uns aux autres. Ils n’avaient rien en commun sauf leur volonté de suivre. Pourtant, Jésus ne les envoie pas après un cours de perfection spirituelle. Il les envoie tels qu’ils sont. Il prend leurs compétences « inutiles » : l’esprit comptable du collecteur d’impôts, la persistance du pêcheur, le feu du zélote, et déclare que c’est exactement ce dont le Royaume a besoin.

Voici la première vérité que nous devons retenir : L’Église n’est pas un bâtiment. L’Église est la troupe hétéroclite. L’Église est la somme totale de nos dons divers, imparfaits et apparemment dissemblables.

Je vous invite maintenant, juste pour un moment, à faire un exercice silencieux et personnel. Dans le silence de votre cœur, pensez à une compétence, un talent ou un aspect de votre vie que vous sentez souvent n’avoir aucune place dans l’Église. Peut-être votre travail dans la finance, votre habileté à réparer des choses, votre lutte avec la santé mentale, votre amour de l’art qui semble « trop profane », ou même votre colère face au monde. Tenez cette chose dans votre main. Maintenant, imaginez Jésus vous regardant et vous disant : « Je n’ai pas envoyé les parfaits. J’ai envoyé ceux qui ont une expérience pertinente. Apporte-moi cela. » Gardez cette image dans votre esprit pendant que nous continuons.

Quand nous nous rassemblons ici, nous ne formons pas un chœur parfait ; nous rassemblons une communauté d’étrangers qui ont décidé de marcher ensemble.

Dans l’épître aux Romains, Paul nous rappelle la profondeur de cette grâce :

« Christ est mort pour nous quand nous étions encore pécheurs. » Réfléchissez-y. Nous n’avons pas mérité cet amour en devenant pertinents. Nous ne nous sommes pas qualifiés en nous réparant nous-mêmes. Nous avons été aimés alors que nous étions encore brisés, encore « étrangers » à la sainteté de Dieu. Notre valeur ne découle pas de notre utilité pour l’institution, mais de l’amour pur et immérité du Christ.

Mais il y a un danger, mes amis, une séduction qui a traversé l’Église depuis les jours de l’empereur Constantin au 4ème siècle. Lors d’une présentation récente à la conférence Chemins Partagés, la théologienne Kayko Driedger-Hesslein nous met en garde contre le désir de l’Église de devenir le Cercle Fermé, d’abandonner notre étrangeté pour chercher le confort du pouvoir. Depuis des siècles, l’Église a été tentée de s’aligner avec l’empire, de construire de grandes cathédrales, de définir « l’orthodoxie » de manière à maintenir l’ordre mais à exclure l’étranger. Nous avons parfois oublié que nous ne sommes pas les seigneurs de tous, mais les serviteurs de tous. Nous avons oublié que nous sommes greffés sur la vigne, pas la racine elle-même.

L’auteure nous défie : Et si nous arrêtions d’essayer d’être l’hôte et commençions à être l’étranger » ? Et si, au lieu d’accueillir les autres dans notre façon de faire les choses, nous permettions à notre mode de vie d’être transformé par ceux qui sont différents de nous ?

Regardez à nouveau les disciples. Ils ont été envoyés sans sac, sans pain, sans tunique supplémentaire. Ils étaient vulnérables. Ils dépendaient de l’hospitalité d’autrui. Ils ont été forcés de compter sur les mêmes personnes qu’ils étaient censés servir. Ce n’était pas une stratégie de charité — où le donateur détient le pouvoir — mais une stratégie de mutualité (entraide mutuelle).

La mutualité n’est pas la même chose que la charité. La charité dit : « J’ai assez, donc je te donne un peu. » Cela crée une hiérarchie : le donneur au-dessus du receveur. Mais la mutualité dit : « Je suis incomplet sans toi, et tu es incomplet sans moi. Notre survie dépend de notre différence. »

Pensez au flocon de neige. Un seul flocon est fragile, éphémère. Mais quand des milliards de flocons se lient ensemble, chacun unique, chacun différent, ils forment un manteau de neige capable de soutenir tout un écosystème. L,autrice Leanne Betasamosake Simpson appelle cela « La fusion par la difference (sintering)», le processus par lequel les particules se lient en restant distinctes.

Nous sommes destinés à nous lier les uns aux autres à travers nos différences, pas malgré elles. Le collecteur d’impôts avait besoin du zélote pour comprendre la justice ; le zélote avait besoin du collecteur d’impôts pour comprendre la grâce. Ils étaient étrangers les uns aux autres, pourtant ils sont devenus le corps du Christ.

C’est le défi pour nous ici à Montréal, et pour l’Église anglicane au Canada.
Comment cesser de demander : « Comment pouvons-nous aider les pauvres ? » et commencer à demander : « De qui avons-nous besoin pour survivre ? Qui sont les étrangers parmi nous sur qui nous devons compter ? »

Et rappelons-nous que ce réseau de vie inclut le sol même sur lequel nous sommes debout. Nous sommes rassemblés sur le territoire traditionnel du peuple Kanien’kehá:ka (Mohawk), gardiens de la Grande Loi de la Paix. La terre ne nous appartient pas ; nous appartenons à la terre. Tout comme les Kanien’kehá:ka nous enseignent que la terre est une relation vivante — une communauté d’esprits comprenant roches, arbres, eaux et animaux — nous aussi sommes appelés à réaliser que nous sommes des étrangers à cette terre si nous n’en connaissons pas le nom, les histoires ou la voix.

La pluie tombe également sur les justes et les injustes ici à Montréal, que ce soit dans la cathédrale ou dans la rue. La terre ne demande pas si nous sommes membres de la paroisse avant de nous donner sa nourriture. Si nous voulons apprendre comment être une « Église de l’Étranger », nous devons d’abord apprendre à être des étrangers envers la terre avec humilité. Nous devons apprendre à servir la terre non pas en maîtres, mais en voisins redevables de sa vie. Quand nous reconnaissons que nous comptons sur la sagesse des aîné·e·s autochtones pour nous guider dans une bonne relation avec ce sol, nous pratiquons précisément la mutualité que Jésus a commandée. Nous cessons d’être les « seigneurs de tous » et commençons à être les élèves de la terre.

Alors, qu’est-ce que cela signifie pour nous demain ? Cela signifie que lorsque nous quitterons cette cathédrale, nous ne laisserons pas l’Église derrière nous. Nous la portons avec nous, en nous. La liturgie continue dans le métro, au dépanneur, à l’école, au travail. Elle continue partout où nous choisissons de pratiquer la mutualité.

Cela signifie que nous cessons de chercher la pertinence dans nos titres ou nos capacités. Rappelez-vous ce talent au quel vous pensiez plus tôt — celui que vous pensiez inutile. C’est votre don. Votre habileté à réparer un évier, votre patience dans l’éducation d’un enfant, votre capacité à écouter, votre capacité à simplement être présent — ce ne sont pas des choses inutiles. Ce sont les outils du Royaume. Vous faites partie de la troupe hétéroclite de Dieu. Vous êtes un brin nécessaire dans ‘la fusion par la différence’ du Corps du Christ.
Nous sommes appelés à être une royauté sacerdotale, une nation sainte, une famille de Dieu. Mais n’oublions jamais que nous sommes aussi des étrangers. Nous sommes ceux qui savent que nous n’avons pas toutes les réponses. Nous sommes ceux qui savent que nous dépendons de la grâce des autres. Et dans cette dépendance, dans cette vulnérabilité, nous trouvons notre vraie force.

Partons, non pas avec la prétention de la perfection, mais avec la confiance de ceux qui sont aimés par Dieu malgré leurs défauts. Partageons nos talents divers, non pas parce qu’ils sont « saints » dans le sens traditionnel, mais parce qu’ils nous appartiennent, et parce qu’ils nous sont donnés pour servir les brebis sans berger.

Que le Dieu de toute consolation, qui nous a aimés alors que nous étions encore pécheurs, nous fortifie pour être l’Église — pas dans ces murs, mais dans le monde. Puissions-nous être à l’aise avec l’inconnu, à l’aise avec l’étranger, et à l’aise avec notre propre étrangeté. Car à la fin, c’est seulement dans la rupture de nos propres coquilles que nous découvrons que nous n’étions jamais seuls, mais partie d’un vaste, frité, vivant ensemble.

Amen.

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