Portent l’image de Dieu

Le vingtième dimanche après la pentecôte

Ésaïe 45, 1-7 – Psaume 96 – 1 Thess 1, 1-10 – Matt 22, 15-22

Le très révérend Bertrand Olivier, Doyen et Recteur


Donnez donc à l’empereur ce qui appartient à l’empereur et à Dieu ce qui appartient à Dieu

Après presque trois ans à Montréal, je commence presque à reconnaître la monnaie qui est utilisée ici.  Presque, mais pas tout à fait.  Je me fais toujours prendre par le fait que la petite pièce a plus de valeur que la moyenne, que le 10 cents est une pièce plus petite que le 5 cents, et je dois souvent m’y reprendre à deux fois.  Je suis sûr qu’il doit y avoir une parabole quelque part la dedans.

Cela dit, même avant le début de la pandémie de COVID, je n’avais jamais beaucoup d’argent liquide sur moi, voire pas du tout. J’ai cédé au pratique il y a longtemps, et depuis un certain temps déjà, je suis plus enclin à payer par Apple Pay ou par carte de paiement qu’en espèces.

Si Jésus m’avait demandé d’ouvrir mon portefeuille pour en sortir une pièce de monnaie, la discussion aurait pu être un peu difficile ou vraiment courte.  Oh, attendez, j’ai une pièce – et oui, je vois le visage de la reine Elizabeth II – bien qu’il ne me serait pas venu à l’esprit, ni à aucun d’entre nous j’en suis sûr, que la pièce que je tiens maintenant dans ma main appartient à elle ou à la Couronne. 

Nous avons compris depuis longtemps que la monnaie et les billets de banque représentent une valeur que nous pouvons échanger facilement, de manière à pouvoir commercer entre nous de manière pratique, commode et portable. Certainement plus portables que les lingots d’or qui, à une époque, avaient une valeur équivalente a toute l’argent en circulation et qui étaient stockés quelque part sous nos banques centrales, ce qui garantissait que les pièces dans nos poches avaient bien une valeur réelle, jusqu’à ce que tout le monde veuille récupérer son petit bout d’or.

Néanmoins, la forte probabilité est que je n’aurais pas de pièces de monnaie, et tout ce que je pourrais présenter à Jésus serait des cartes en plastique.  Pas de visages dessus, juste des beaux graphiques, une technologie numérique sophistiquée et le nom d’un établissement financier.  Qu’est-ce que cela signifie pour l’argent auquel je peux accéder de cette façon ?  Le mien, celui de la Reine, du gouvernement, celui de la Banque ?  Que dirait Jésus à ce sujet ?

Au fil du temps, la valeur de notre argent a été détachée de l’or qui le garantissait au sein de nos banques centrales, de sorte que dans une certaine mesure – du moins lorsque nous empruntons sur ces cartes – l’argent appartient certainement à la Banque, même si nous le dépensons pour des choses qui nous appartiennent.  Et il est certain que nous devrons le rembourser à M. CIBC, M. Desjardins, M. BMO, etc.

En ce qui concerne les impôts, dans la plupart des sociétés du moins, nous avons mis au point des systèmes moins corrompus, qui répondent aux besoins de nos sociétés plutôt que de simplement soutenir des monarques mégalomanes déterminés à financer leurs guerres ou leurs projets d’auto-agrandissement.

Bien sûr, comme pour toute rencontre avec Jésus, la rencontre de Jésus dans l’Évangile que nous avons entendu ce matin est un peu plus complexe que nous aimons à le penser, et elle ne résout certainement pas la question de séparation de l’Église et de l’état, comme beaucoup aiment à choisir l’interpréter.

Donnez donc à l’empereur ce qui est à l’empereur et à Dieu ce qui est à Dieu

Comme d’habitude, une pirouette intellectuelle très intelligente de Jésus qui est une fois de plus acculé par un groupe voulant le coincer.  Ils travaillaient depuis un certain temps sur leur question, à laquelle les deux réponses possibles risquaient de mettre Jésus dans un sérieux pétrin.

Après avoir beaucoup flatté leur proie, la question est livrée : Est-il licite ou non de payer des impôts à l’empereur.

Si Jésus répond par l’affirmative, il ne manquera pas de mettre en colère les autorités du temple et le peuple, car ce serait un signe que Jésus soutient l’occupation par les Romains et reconnait leur pouvoir.

Si Jésus répond non, alors il se met en difficulté avec les autorités romaines pour fomenter une rébellion par des actes de désobéissance civile.

Une situation ou il ne peut gagner.

Dans une réponse rapide et réfléchie – et peut-être presque anglicane – Jésus parvient à trouver un moyen de résoudre cette énigme.

Regardez les pièces de monnaie.  Parce qu’elles portent le visage de l’empereur, alors bien sûr les impôts peuvent être payés, car ils sont de son ressort.

Les choses de Dieu doivent être données à Dieu.

Si cette réponse détourne le danger immédiat pour Jésus, elle ne dit pas grand-chose sur la relation entre l’empereur et Dieu, entre l’Église et l’État, car il est tout à fait évident qu’il ne peut y avoir deux domaines séparés – l’un qui traite de l’argent et du pouvoir, et l’autre qui traite simplement des choses de l’esprit et du divin.

Parce que les monarques, quels qu’ils soient, tirent leur pouvoir de quelque part, et depuis le début des temps, les rois et les empereurs ont revendiqué leur pouvoir sur des royaumes et des empires par permission divine, même lorsqu’ils sont arrivés à leur position par la force.  Les couronnements sont des cérémonies élaborées avec un fort élément spirituel et un large éventail de symboles, dont l’un est celui de l’onction, de sorte que le monarque devient littéralement un Messie, un oint de Dieu.

Aujourd’hui, dans notre passage du prophète Ésaïe, nous entendons l’histoire de Cyrus, le seul non-juif dans la Bible à être appelé l’oint du Seigneur.  Cyrus était un roi prospère mais compliqué, quelqu’un qui a construit le premier empire persan et a eu une influence durable sur le Moyen-Orient. 

Il ne s’occupait guère des questions spirituelles, si ce n’est qu’il permettait à ceux qu’il avait conquis de continuer à pratiquer leur propre religion, avec beaucoup d’efficacité.  Il était très ambitieux et, au dire de tous, un monarque juste.

Il est passé à la postérité dans le texte sacré hébreu parce qu’il a libéré les exilés juifs de Babylone, les a envoyés en route vers la terre promise et les a aidés à construire le temple.  Si le texte qui nous est présenté est plein de promesses pour ce Cyrus oint qui n’est dirigé par rien d’autre que la main de Dieu, il est également clair que Cyrus ne connaît pas Dieu et que toutes les bénédictions et les pouvoirs qui lui ont été accordés sont des dons de Dieu afin de s’assurer qu’il remplisse la mission que Dieu lui a confiée pour assurer la justice aux impuissants et oprimés. 

Mais même lui échouera à la fin, consumé par des projets visant à nourrir son propre ego aux dépens du peuple.

(Dans une tournure étrange et actuelle, pour certains membres du gouvernement israélien, ainsi que pour certains évangéliques blancs au sud de notre frontière, le titulaire de la Maison Blanche est considéré comme une figure de Cyrus.  Pour les premiers, pour avoir réclamé Jesuralem comme capitale d’Israël, et pour les seconds, comme celui qui ramènera les chrétiens évangéliques soi-disant exilés à leur place légitime – bien que le peuple juif en exode et la puissante droite religieuse des États-Unis ne soient pas comparables.)

Tout au long de l’histoire biblique, Dieu a été capable d’utiliser des dirigeants douteux pour un certain bien, même s’ils échouent à la fin.  La beau langage d’Isaïe en est un rappel puissant – même pour ceux qui voudraient nous gouverner – Dieu toujours maître est en fin de compte.

«‘Je suis le Seigneur et il n’y en a pas d’autre.  Je forme la lumière et je crée les ténèbres, je fais le bien et je crée le malheur. C’est moi, l’Éternel, qui fais toutes ces choses ».

La réponse de Jésus à ses interrogateurs fais éclater une bulle, même si elle ne dit en fait pas grand chose sur la relation entre Dieu et l’État.  Implicitement nous savons et comprenons qu’un dirigeant est là par la grâce et la providence de Dieu, et est donc un sujet dans l’ordre divin – plutôt que quelqu’un au même niveau que Dieu.

Comme le fait remarquer Charles Cousar, spécialiste du Nouveau Testament, “Si la pièce de monnaie porte la tête ou l’icône de l’empereur, les êtres humains portent l’image ou l’icône de Dieu – donc, même s’ils n’échappent pas au paiement de l’impôt, ils n’appartiennent pas à l’empereur, mais à Dieu – … où que nous vivions et opérions dans les domaines social, économique, politique ou religieux”.

Cela signifie que, si Jésus laisse aux gouvernements la possibilité de prendre des dispositions temporelles, nous ne pouvons déduire ou résoudre à partir de sa réponse aucune question relative aux obligations que les chrétiens pourraient avoir envers ceux qui les gouvernent – qu’il s’agisse de l’impôt, de la conscription ou d’autres questions problématiques. 

Cependant, ce que nous pouvons déduire, c’est que – que cela nous plaise ou non – il existe une autorité supérieure aux gouvernements, une autorité pour laquelle tous les êtres humains portent l’image de Dieu et appartiennent donc à Dieu.  Lorsque les gouvernements nient cette image divine dans leur peuple et qu’ils sont rendus moins qu’humains, la réponse de Jésus nous incite à tendre la main aux opprimés et contre l’oppresseur.

Amen

 

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