Les blessures du Christ

Homélie – Dimanche de la sainte Trinité – Deborah Meister

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Gen 1,1 – 2,4a; Ps 8
2 Cor 13,11-13; Matt 28,16-20

Lorsque j’étais au séminaire, j’ai eu le privilège de voir une exposition extraordinaire à la Gallery Nationale à Londres. Intitulée “Voyant le salvation,” elle présentait un ensemble d’images du Christ s’étendant sur près de deux mille ans. Je me suis promené en extase parmi les sarcophages romains, les statues médiévales et les peintures exquises, jusqu’à ce que j’ai vu une peinture qui n’avait aucun sens pour moi : cinq oblongs rouges sur un fond blanc, une étrange chose abstraite qui ne s’intégrait pas du tout. Quand je m’en suis approché, j’ai lu que c’était une peinture des blessures du Christ : pas le corps, seulement les blessures. Méditer sur les blessures avait été, apparément, une dévotion médiévale populaire. Ça me parait bizarre.

Ces deux dernières semaines, nous avons tous médité sur les blessures du Christ. Nous les avons vues dans les morts d’Ahmaud Arbery, de Breonna Taylor et de George Floyd, et dans celle de Manuel Ellis, étouffé par les policiers pendant que se déroulaient les manifestations de Black Lives Matter. Nous les avons vus dans la douleur et l’angoisse des centaines de milliers de manifestants qui ont pris les rues pour protester contre la brutalité policière à l’encontre des Noirs, non seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier. Nous les avons vus ici au Canada dans la mort de Regis Korchinski-Paquet, qui a plongé de son balcon au vingt-quatrième étage, peut-être poussé par la police – une mort qui évoque celle de Wayne Reyes, D’Andre Campbell, Eishia Husdon, Randy Cochrane, Sean Thompson, Machuar Madut, Greg Ritchie, Abdirahman Abdi, et d’au moins dix-neuf autres personnes noires, indigènes ou racialisées tuées par la police canadienne depuis 2013 (deux mille treize).

Nous avons vu ces blessures lors du déploiement massif de la force contre des manifestants pacifiques, qui ont été confrontés aux États-Unis par des membres de la militaire et des fonctionnaires du Bureau des prisons, et qui ont subi à plusieurs reprises des agressions aux mains de la police qui a juré de les servir et de les protéger, et nous l’avons vu ici à Montréal dimanche dernier, lorsqu’une manifestation largement pacifique a été dispersée de force par la police au moyen de gaz poivré et de gaz lacrymogène – des actions policières qui ont entraîné une violence plus large.

Nous l’avons vu dans les statistiques (si nous n’avons pas détourné les yeux) ; sur 461 (quatre cent soixante et un) rencontres mortelles avec la police entre les années 2000 (deux mille) et 2017 (deux mille dix-sept), les Canadiens noirs et autochtones représentent plus d’un quart des victimes, alors qu’ils ne constituent que 8 % (huit pour cent) de la population. [1] Ces statistiques ne prétendent pas qu’aucune des victimes de la violence policière n’était engagée dans une activité illégale. Mais, tout de même, la police semble être capable d’appréhender des suspects blancs dans des circonstances similaires sans les tuer. C’est là que réside la disparité.

Les deux fléaux que sont le racisme anti-noir/anti-indigène et la suprématie blanche sont vraiment des blessures dans le corps du Christ. Ce sont des blessures au corps et à l’âme de chaque personne dans notre société, que nous voulions que ces choses existent ou non. Les Blancs sont blessés lorsqu’on nous accorde des privilèges qui ne sont pas offerts à nos frères et sœurs, parce que nous sommes rendus complices de leur oppression. Les personnes de couleur sont blessées lorsqu’elles vivent dans un danger constant, lorsqu’elles sont privées d’une éducation de qualité, de soins de santé excellents et de la possibilité d’utiliser au mieux les dons qu’elles ont reçus de Dieu pour le bien de tous, lorsqu’on leur dit dès leur naissance qu’elles comptent moins. Ils/vous comptent. Je vous parle au nom de Dieu : vous comptez. Le racisme systémique et la suprématie blanche sont des blessures pour nous tous tant que nous ne participons pas à la guérison.

Et maintenant, je voudrais dire quelque chose aux personnes blanches présentes dans la salle pendant un moment : Au cours des derniers mois, nous avons vécu avec un ensemble de restrictions importantes dans nos vies : On nous a ordonné de rester dans nos voisinages. On nous a dit de rester chez nous pour être en sécurité. Nous avons dû constamment faire des calculs sur le danger : Est-il prudent d’aller à l’épicerie, ou devons-nous commander ? Peut-on conduire sans danger, ou serons-nous arrêtés par les policiers aux postes de contrôle ? Si nous achetons un cornet de glace, allons-nous mourir ? Ces restrictions correspondent à la vie de beaucoup de nos frères et sœurs de couleur, pas seulement pendant la période de Covid, mais tout le temps. Et nous n’avons plus besoin d’imaginer ce que cela peut être de vivre en danger constant, d’avoir un ennemi à la porte, attendant de frapper sans prévenir. Maintenant, nous le savons.

Le temps de la guérison est révolu. Le temps est passé depuis longtemps.

Aujourd’hui, c’est le dimanche de la Trinité, je suis censé vous parler de la nature de Dieu. Nous y arriverons, mais je veux commencer par nous ramener à dimanche dernier, car s’il y a un jour saint qui nous donne les instruments pour combattre la suprématie blanche, c’est bien la Pentecôte. C’est le jour où douze disciples effrayés (et quelques femmes) ont reçu le courage et le pouvoir de proclamer au monde entier la bonne nouvelle de Dieu en Jésus-Christ. Vous vous souviendrez que tout le peuple était réuni dans le Temple de Jérusalem pour une grande fête, la fête qui marque le don de la Loi de Dieu, et soudain, un vent impétueux et des langues de feu sont apparues sur la tête des disciples et ils ont commencé à parler des puissantes œuvres de Dieu – et chacun comprenait dans sa propre langue. Comme Bertrand nous l’a rappelé, la Pentecôte est considérée comme la fin de Babel – le jour où Dieu a annulé la malédiction de la différence. Mais si Dieu a défait la différence, il ne l’a pas fait de manière simpliste. Dieu n’a pas annulé la différence ; Dieu l’a sanctifiée. Dieu l’a sanctifiée. Dieu a répandu l’esprit de Dieu sur des gens de toutes les races, langues et nations. Dieu a parlé à chacun d’entre eux tels qu’ils étaient, parce que Dieu avait fait de tous ces gens ce qu’ils étaient, et l’a déclaré bon.

Le miracle de la Pentecôte n’est pas que nous soyons faits le meme, mais que l’on nous donne des oreilles pour nous entendre et nous comprendre, les uns les autres. Dieu renverse, non pas la différence, mais l’aliénation. Dans la maison de Dieu, les différences ne divisent plus les gens et les laissent enfermés derrière des murs de peur ; elles sont plutôt une cause de plaisir mutuel lorsque nous explorons ensemble les richesses de l’épanouissement de l’esprit de Dieu. « Dans les derniers jours, déclare Dieu, je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Actes 2:17) – car « la gloire de l’Éternel se révélera, et toute chair la verra ensemble ».

À la Pentecôte, Dieu nous donne le modèle de sa communauté bien-aimée, et ce modèle est l’unité, pas l’uniformité. Être unis par l’amour de Dieu, même si – et peut-être même parce que – nous sommes différents. Nous voyons la même chose si nous tournons notre regard vers la Sainte Trinité, qui est trois personnes distinctes et égales, liées pour toujours dans l’unité de l’être par un amour et un plaisir mutuels. Je n’ai pas connaissance de l’esprit de Dieu, mais je soupçonne que la confluence de ces deux jours saints nous donne un aperçu du plan divin : la communauté bien-aimée dans le ciel trouvant son reflet vivant sur la terre. L’unité, et non l’uniformité. La communion, et non l’aliénation. L’amour, pas la peur. Ça c’est l’image dans laquelle nous avons été faits – chacun de nous, et tous ensemble.

Ce mystère sacré d’identités distinctes maintenues ensemble par l’amour, qui est la nature de Dieu, est, pour nous, un choix – un choix, mais pas une option. Nous, pour qui le Christ est la Voie, devons marcher dans cette Voie ; et l’honnêteté nous oblige à admettre que nous, l’eglise du Christ, avons trop souvent échoué. Nous avons permis que notre foi soit cooptée par les systèmes de pouvoir parce que nous voulions le pouvoir ; nous nous avons convaincu que nous allions utiliser le pouvoir pour le bien, même si nous l’avons obtenu par des moyens corrompus; nous avons façonné des théologies auto-justifiantes qui nous ont permis de rabaisser et de dévaloriser les personnes mêmes que Dieu nous a appelées à aimer. Le résultat a été lamentable : comme le théologien Howard Thurman nous le rappelle, pendant une grande partie de l’histoire chrétienne, « une religion qui est née d’un peuple connaissant la persécution et la souffrance est devenue la pierre angulaire d’une civilisation et de nations dont la position même dans la vie moderne a trop souvent été assurée par un usage impitoyable du pouvoir appliqué à des peuples faibles et sans défense ». [2]

Thurman raconte que lorsqu’il s’est rendu à une conférence au Collège de droit de l’Université de Columbo à Ceylan, le directeur du collège (qui était hindou) l’a confronté avec la complicité du christianisme dans l’esclavage et dans d’autres abus coloniaux, et a demandé comment Thurman, un homme noir, pouvait être chrétien. Le principal a dit: « Je ne veux pas vous paraître impoli, monsieur. Mais, monsieur, je pense que vous êtes un traître envers tous les peuples bruns de la terre. Je me demande ce que vous, un homme intelligent, pouvez dire pour défendre votre position. » [3]

Quand j’ai lu cette histoire, j’ai pleuré. J’ai pleuré parce que j’aime Jésus, et j’ai pleuré parce que la déclaration de cet homme était parfaitement intelligible pour moi en tant que personne élevée dans le judaïsme, qui s’est sentie appelée à suivre le Christ même si des personnes portant son nom avaient tué mon peuple pendant deux mille ans. Et j’ai pleuré parce que je connaissais la réponse : c’est la grâce. Par la grâce, les personnes qui ont souffert aux mains des chrétiens ont néanmoins pu voir au-delà de nos actions le feu de la miséricorde de Dieu.

Dans le Christ, le pauvre homme trouve son vrai refuge. Vous pouvez lire la Bible de bout en bout, et vous verrez une chose : Dieu est toujours du côté des opprimés. James Cone écrit : « En Christ, Dieu entre dans les affaires humaines et prend parti pour les opprimés. Leur souffrance devient la sienne ; leur désespoir, le désespoir divin. Par le Christ, le pauvre homme se voit offrir la liberté de se rebeller contre ce qui le rend autre qu’humain. » [4] La liberté de se rebeller contre ce qui le rend autre qu’humain. OUI !!!

C’est cette liberté qui nous attire vers le Christ. C’est la liberté qui permet à une esclave de se tenir sur ses pieds et de se savoir libre. C’est la liberté qui a conduit des centaines de milliers de personnes à descendre dans les rues cette semaine et à exiger que nos sociétés se libèrent du joug de l’oppression raciale, que cette oppression prenne la forme d’un désavantage ou d’une complicité dans un privilège injuste. C’est la liberté que chacun de nous embrasse lorsque nous nous détournons du mal et demandons l’aide de Dieu pour embrasser ce qui est bon.

Il est l’heure, mes amis. Le temps est passé depuis si longtemps. Il est l’heure de se débarrasser du déni et de la honte. Le premier ministre Legault voudra peut-être croire qu’il n’y a pas de racisme systémique au Québec, mais les Canadiens noirs gagnent en moyenne un tiers de moins que les autres Canadiens, même si les Canadiens autochtones sont comptés parmi les autres. Ils sont deux fois plus susceptibles d’avoir un faible revenu, deux fois plus susceptibles que tout autre groupe d’être victimes de crimes haineux et, alors que 94 % (quatre vingt quatorze pour cent) des jeunes Noirs aspirent à un diplôme universitaire, seuls 30 % (trente pour cent) atteignent cet objectif, contre 54 % (cinquate-quatre pour cent) dans l’ensemble. Voilà à quoi ressemble le racisme systémique : les rêves brisés des enfants de Dieu.

Mes amis, il ne suffit pas d’être antiraciste dans nos paroles. Trop souvent, nous, les gens de bonne volonté, avons laissé nos paroles et notre détresse fonctionner comme un placebo, en nous convainquant que notre douleur signifie que nous sommes du côté des anges, alors qu’en fait, nous ne faisons rien pour changer la système. Être antiraciste n’est pas une question de mots ou d’attitude, mais d’être partie prenante. De risquer notre peau pour la guérison.

Nous qui sommes chrétiens devons prendre le parti des opprimés (dans nos votes, dans nos achats, dans nos décisions d’embauche), parce que c’est là que Dieu se trouve déjà. Si nous voulons être avec Dieu, nous devons y aller. Lorsque Dieu a choisi de nous racheter, il a donné sa peau pour nous. Dans ce solidarité absolu les uns avec les autres, nous commençons a connaître “quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur…qui dépasse toute connaissance : l’amour du Christ, et nous serions comblés jusqu’à entrer dans toute la plénitude de Dieu.”(Eph 3,18-19) Par sa grâce, « Dieu [peut] transformer la défaite en triomphe, la laideur en beauté, le désespoir en espoir, la croix en résurrection.” Dieu peut, et Dieu le fait. La question est : le ferons-nous ?


 

[1]  Pour ces 461 décès, 18 officiers ont été inculpés et, jusqu’à présent, seuls deux ont été condamnés.

[2] Howard Thurman, Jesus and the Disinherited, 2.

[3] Ibid, 5.

[4] James Cone, Black Theology and Black Power.

 

 


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